Source : Un peu partout sur le web ( Google est ton ami... )


En 1995, l’éditeur anglais de la La ferme des animaux exhuma à l’occasion du cinquantenaire de l’ouvrage une préface qu’il avait à l’époque écartée. Orwell y décrivait les difficultés rencontrées pour publier son texte, le refus de quatre éditeurs successifs, les pressions du « ministère de l’Information » et plus généralement le climat de censure stalinophile qui régnait dans l’intelligentsia anglaise de l’époque.
Mais il disait aussi que « l’orthodoxie » régnante pouvait changer, et devenir, pourquoi pas, « antistalinienne », sans être moins étouffante pour une pensée libre. Le fait que tout le monde répète la même chanson n’étant pas plus réjouissant quand on est d’accord avec la chanson ; les esprits n’en sont pas moins réduits à l’état de gramophone. Voilà qui s’applique on ne peut mieux à «l’unanimité démocratiste » des « intellectuels » de notre époque, à leurs indignation téléguidées, à leur façon d’exprimer, tous ensemble et à la commande, leur exécration pour ceux que l’on dénonce comme des totalitaires, des fanatiques, ou encore des racistes, des terroristes, bref, tous les fous dangereux hostiles à tout progrès.
L’avalanche de falsification-révélation qui organise aujourd’hui la confusion sur tous les sujets emporte vite la volonté de rétablir les faits sur un point quelconque, car il faudrait pour y parvenir qu’aient encore cours certaines vérités historiques générales qui forment le contexte des faits en question. Or on s’aperçoit qu’a été balayé, avec le sens historique lui-même, l’intérêt pour la vérité qui en était le moteur.
L’abolition de l’histoire est une sorte d’affreuse liberté pour ceux qu’elle délivre effectivement de tout devoir vis-à-vis du passé comme de toute charge envers l’avenir : cette liberté, faite d’irresponsabilité et de disponibilité (à tout ce que la domination voudra faire d’eux), les intellectuels de notre époque y tiennent plus qu’à la prunelle de leurs yeux, dont ils ont docilement confié l’extinction des écrans.
Ces « intellectuels » se distinguent des autres en ceci que cette abolition de l’histoire, qui pour la grande masse des gens constitue seulement un plaisant repos, est aussi pour eux un « travail » : celui d’effacer les traces des conflits réels et des choix possibles qu’y s’y sont succédé, d’y substituer les faux antagonismes rétroactivement exigés par la propagande du moment. Ce que ces agents du pouvoir en place détestent donc chez Orwell, et cela tout aussi bien quand ils le statufient en moraliste, comme il a été de mode à une époque, que lorsqu’il le calomnient à la façon récente, c’est qu’il a chaque fois pris lucidement parti dans le conflit alors décisif, celui dont l’issue allait déterminer toutes les chances ultérieures de la liberté, sans pour autant sacrifier à une cause, à une propagande, sa propre liberté de juger les illusions et les faiblesses dont les meilleurs combats ne sont pas exempts, et a-t-il su y participer pour les rendre meilleurs ; il est donc forcément très mal vu des impuissants, des moralistes et des esthètes. Ce qui fait beaucoup de monde, surtout parmi les « intellectuels ».